
Lirado : La préface de Doris
Mendelson raconte comment vous avez rencontré cette incroyable
famille, mais elle reste assez discrète quant à
votre décision de tout raconter de leur histoire, pourquoi
avoir eu cette envie qui semble "soudaine" (du moins
dans la décision et non la réalisation) ?
Fabrice Colin : L'idée
n'est pas venue de moi, mais de la famille elle-même.
Y répondre positivement m'a cependant paru tout à
fait naturel, je n'y ai même pas réfléchi.
Sans le savoir, je suppose que je mourais d'envie de raconter
une telle histoire.
Lirado : Qu'est-ce
qui vous a toujours fasciné dans la famille Mendelson
?
Fabrice Colin : Les Mendelson
sont des témoins privilégiés de l'Histoire
Ils ont le chic pour se trouver toujours au bon endroit au bon
moment. Grâce à eux, j'ai pu courir deux lièvres
à la fois : chronique intimiste, tourbillon de l'Histoire.
Lirado : Raconterez-vous dans un chapitre
votre rencontre avec les Mendelson, cette fois de votre point
de vue et non de celui de Doris ?
Fabrice Colin : A la fin
du troisième tome, un grand chapitre s'attardera longuement
sur mes relations avec certains membres de la famille - dont
Doris, évidemment. Je reviendrai sur notre rencontre.
Lirado : Comment
s'est déroulée l'écriture ? Comment avez-vous
procédé (dans les grandes lignes) pour compiler
"l'histoire", le choix des différentes documents
d'archives et la narration de l'Histoire, cette fois avec un
grand H ?
Fabrice Colin : Il me fallait
avant tout raconter une histoire qui se tienne. Les éléments
qui m'avaient été fournis formaient un matériau
très riche et très dense, un tri féroce
s'avérait donc nécessaire.
Raconter, de toute façon, c'est choisir entre des myriades
de fils narratifs possibles, s'en tenir à une ligne directrice
aussi linéaire que possible. Pour chaque volume, il m'a
d'abord fallu trouver cette ligne, qui s'est trouvée
ensuite symbolisée par le titre : Les Exilés,
les Insoumis, Les Fidèles. Le travail, à partir
de là, est devenu plus facile. Les entretiens et les
documents alimentaient mon propos.
Lirado : Avez-vous retranscrit toutes
les réponses ou certaines questions sont-elles demeurées
sans réponse ?
Fabrice Colin : Certaines
questions sont évidemment restées sans réponse,
pour tout un tas de raisons. Certains entretiens, je crois,
n'étaient pas suffisamment éclairants pour être
retranscrits tels quels. Par ailleurs, plusieurs éléments
intéressants "sur le papier" ont finalement
été écartés. Le premier volume,
par exemple, devait contenir un extrait de Mein Kampf !
Lirado : Qu'est-ce qui a été
le plus difficile et qu'avez-vous le plus aimé ?
Fabrice Colin : Le plus
difficile : faire des choix, justement, réveiller des
souvenirs douloureux, fouiller dans la vie des gens ; le problème
s'est surtout posé dans la conception du tome 2. Ce que
j'ai aimé : eh bien, vivre avec cette famille, incontestablement.
Voir son histoire se former.
Lirado : Vous publiez surtout des
livres de Science-Fiction ou Fantasy/Fantastique. Le passage
à la réalité, au passé, a donc été
pour vous une nouvelle expérience littéraire,
et vous mentionnez d'ailleurs la difficulté à
tout vérifier, à rester objectif, problème
fréquent des historiens, qu'est-ce que vous en retenez
?
Fabrice Colin : Au cours
de mes recherches sur certains points très précis,
je me suis rendu compte que les historiens eux-mêmes se
contredisaient. Des zones d'ombre apparaissaient - des problèmes
de dates, de noms. Prenez le procès de l'assassin du
bébé Lindbergh, sur lequel je m'attarde dans le
tome 2 : il existe plusieurs livres sur le sujet, mais aucun
ne dit la même chose. J'ai été assez surpris
par le "flou" du passé, parce qu'il s'agit
d'Histoire récente. Imaginez l'Histoire ancienne...
Je ne crois pas que l'objectivité existe. On tend vers
elle, mais on ne l'atteint jamais. Donner des titres, ordonner
des chapitres, insister sur tel événement plutôt
que sur tel autre, c'est déjà faire oeuvre d'auteur,
c'est déjà défendre un point de vue, qu'on
le veuille ou non.
Lirado : Vous sentez-vous plus comme
un historien ou un écrivain avec cette trilogie (peut-être
les deux ?) et pourquoi ?
Fabrice Colin : Oh, je reste
un écrivain. Historien est un tout autre métier,
qui requiert des qualités de patiente, de minutie et
d'opiniâtreté dont je suis dépourvu.
Lirado : Avez-vous vous eu une préférence
à écrire l'histoire d'un ou plusieurs personnages,
ou vous ont-elles toutes passionnées ?
Fabrice Colin : Je dois
confesser un faible pour Leah et David. Ils sont les pierres
angulaires du récit - les seuls personnages à
apparaître dans les trois livres. Quand on regarde leur
existence : un pogrom, la Vienne de Hitler, la guerre, Hollywood,
le krach de 29, l'affaire Lindbergh, un zeppelin qui s'écrase,
une agence de photos, les Looney Tunes... On a déjà
là un résumé assez saisissant de la première
moitié du 20e siècle ! Et je ne vous raconte pas
la suite...
Lirado : Pensez-vous
reprendre dans une trentaine d'années, si cela est possible
(et espérons le), la suite de la saga là où
vous l'avez stoppée à la fin du troisième
tome, c'est-à-dire aux années 2000, où
cela presente-il moins d'intérêt pour le lecteur
?
Fabrice Colin : Aucune
idée. Dans l'absolu, c'est une très bonne question.
Mais je pense que ce genre de travail nécessite un certain
recul, c'est ce qui fait son intérêt. Le vingtième
siècle est le seul que j'aurai vu se terminer et puis
trois livres, c'est bien, la boucle est bouclée.
En revanche, raconter l'histoire de personnes réelles
sur un laps de temps beaucoup plus court, comme l'a fait récemment
Emmanuel Carrère avec D'autres vies que la mienne, c'est
certainement très intéressant et j'y songe, j'y
songe.
Lirado : Pour revenir sur la forme
du roman, je dois dire que je l'ai trouvée particulièrement
innovante et surtout très enrichissante pour le lecteur
passionné ou non d'Histoire, mais du point de vue de
l'éditeur est-ce que vous savez si ça n'a pas
été un plus gros pari encore par rapport à
d'habitude que d'envisager une telle publication où finalement
l'histoire en tant qu'aventure est peu présente ?
Fabrice Colin : Vous avez
raison, La Saga Mendelson est un pari. Mais je pense que c'est
ainsi qu'un auteur - et un éditeur - doivent avancer.
En innovant. En recherchant de nouvelles formes.
Si je parviens à prouver qu'on peut raconter une histoire
et intéresser un lecteur adolescent par d'autres biais
qu'une narration classique, alors je serai vraiment satisfait.